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Mon été 61

Cet été-là aurait dû être un été comme les autres. L'année scolaire venait de se terminer, il faisait très beau, très chaud. Nous étions à Bizerte, petite ville du nord de la Tunisie. Papa y avait été muté quatre ans plus tôt. Ce devait être des vacances faites de baignades, de parties de pêche sous-marine et de jeux d'enfants pré-ados comme on dit aujourd'hui ! Certains de mes petits camarades étaient allés se ressourcer en France. Nous y avions droit tous les deux ans, je crois. Mais voilà, Bizerte et sa Base aérienne de Sidi-Hamed ainsi que la Base sous-marine de Karouba, lieux ô combien stratégiques en Méditerranée, étaient la convoitise du Président Bourguiba, et ceci depuis quelques années déjà !

Mon été 61

Peut-être voulait-il profiter du fait que la base était dépeuplée, puisque nombre de pères avaient accompagné leur famille en vacances en France. La situation s'était très vite dégradée. Depuis quelques jours, la base était "consignée". Plus aucun contact avec nos pères. A Zarzouna, petit village situé de l'autre côté du canal reliant la mer à Karouba, nous étions quelques familles de militaires complètement isolées. La population devenait de plus en plus agressive envers nous. Pas les plus âgés, mais tous les jeunes, poussés par les jeunesses néo-destouriennes. On nous promettait des choses pas très jolies et les mamans s'inquiétaient beaucoup. Heureusement, le commandant de la base avait pu "détacher " une personne qui était chargée non pas de nous protéger, (que pouvait-elle faire avec un MAC 50 et un drapeau Français ?), mais plutôt d'assurer une présence masculine, ce qui rassura tout le monde. L'adjudant-chef Chabot, puisque c'est à lui que fut confiée cette mission, s'en acquitta avec un grand professionnalisme et un grand dévouement. Sur le site de Zarzouna, nous habitions un peu loin de chez lui, quelques centaines de mètres, mais dans cette situation ce n'était pas rassurant. J'étais le plus âgé des enfants, il me confia une mission : l’aider dans sa tâche, rester en contact avec lui. J’étais devenu le héros de mes bandes dessinées ! Ma première mission fut de dormir chez une jeune maman qui était morte de peur, seule dans sa maison. Une ou deux journées plus tard, la situation s'aggrava, l’armée tunisienne attaqua la base et pour nous qui étions isolés, les risques étaient grands ! Notre protecteur décida alors de nous regrouper le plus près possible de chez lui. En l'occurrence, je logeais avec sa famille ! Et là, je pus participer à toutes ses actions. Le conflit s'envenima, le général de Gaulle décida d'agir. Au large de Bizerte, le porte-avions "L’Arromanche" et ses Corsaires étaient prêts à intervenir, ce qu'ils firent rapidement. Les troupes aéroportées, venues d'Algérie à bord de Nord 2501 sautèrent sur Bizerte. Dans le ciel, un B26 je crois, tournait au-dessus de la ville. Jacques Chabot nous dit : « ce coup-ci, c'est du lourd, tout le monde à l'abri ». La bataille fut engagée, violente et catastrophique pour l'armée Tunisienne décimée en quelques heures. Bien sûr, les familles s’étaient calfeutrées dans les maisons. Dans les rues de Zarzouna, des coups de feu retentirent, les paras étaient là. Plus question de sortir ! Nous, nous étions à l’abri. Certains plus apeurés que d'autres étaient sous les lits ou dans les placards ! Je voulais voir ce qui se passait dans la rue. Jacques Chabot me plaqua au sol. Quelques années plus tard, quand je l'ai eu au téléphone, il m'a dit : « Tu te souviens quand on rampait sous les balles ? » Non, je crois qu'on rampait plutôt sur le sol, dans la maison !

Mon été 61

Sa mémoire embellit mes souvenirs ! Zarzouna a vite été "libérée". Les paras continuèrent leur avancée vers Tunis mais furent stoppés à quelques kilomètres de la capitale paraît-il. Nous, nous étions libres, mais en manque de nourriture. Eurêka, j'eus une idée, je décidai d'aller faire « notre marché » dans le pigeonnier de nos voisins qui étaient en France. Le Shérif, puisque certains l'ont connu à Cazaux sous ce sobriquet, ne m'en a jamais voulu ! Petite anecdote, j'offris le plus gros pigeon à une petite fiancée potentielle. En fait il s'avérera immangeable car trop vieux, donc trop dur. Loupée ma drague !

Le lendemain, Jacques me demanda si je pouvais lui prêter la voiture de papa pour aller à la base prendre les consignes et quelques ravitaillements. Par précaution, j'avais vidé l'essence pour qu'on ne lui vole pas son auto. Je la remis en ordre de marche, et nous voilà partis, tous les deux, direction la base de Sidi-Hamed. Les bacs de transfert sur le canal avaient été remis en fonction. Nous pouvions passer, ils étaient sécurisés par des paras. Ils servaient à évacuer les troupes tunisiennes : les vivants et les morts bien sûr. Sur le trajet : désolation. Des cadavres un peu partout ! Ici, un para avait donné sa vie pour la France. Là, des soldats tunisiens avaient fait la même chose pour leur pays ! Cela me toucha énormément. Un spectacle pas tellement fait pour un garçon de treize ans. Sur la Base, Jacques prit les consignes et de quoi nous ravitailler. Nous y restâmes un minimum de temps pour retourner à Zarzouna dans notre camp de base. Le calme était revenu dans le village. Nous pûmes réintégrer nos maisons. Les jours suivants, on nous informa que nous allions être rapatriés en France et ceci évidemment par mesure de sécurité. Le bateau "Président de Cazalet" affrété par notre pays, était à quai. Une valise, quelques affaires et adieu la Tunisie et ces journées extraordinaires ! Ce mot pris dans le sens de peu ordinaires... Sur le quai, nous étions mille cinq cents parait-il ! Il se disait que le bateau n'était prévu que pour un millier de passagers. Nous y embarquâmes tous. Bien que naviguant sur une Méditerranée plutôt en colère, le voyage vers Marseille se passa sans encombre, certains plus chanceux que d'autres ayant une cabine, d'autres logeant sur le pont, dormant sur des chaises longues. La suite du voyage, c'est une autre histoire ! Nous ne revîmes nos pères que quelques mois plus tard, lors de leur nouvelle affectation. Pour nous, ce fut Metz, le froid, la neige, après sept ans d'Afrique !

Effectivement, cet été 61 ne fut pas un été comme les autres ! Chaque minute de cette bataille de Bizerte restera gravée à jamais dans ma mémoire. Ces moments de grande solidarité aussi. Le petit garçon que j'étais, était presque devenu un homme !

Enfin presque !

Jean-Louis Ablancourt


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