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Ma mission de guerre n°32

Cela s’est passé il y a plus de 30 ans pendant l’opération Epervier au Tchad. Je vais vous en raconter MA version.
Ce mercredi matin-là, briefing de l’officier renseignement sur la situation. Les troupes du nord, aidées par la Lybie, passent par le Soudan pour prendre à revers les forces tchadiennes, donc missions de reconnaissances à vue le long de la frontière entre les deux pays.
Ordres de vol, 4 patrouilles mixtes à 5 minutes d’intervalle, un Jaguar et un Mirage F1C, ravitaillement en vol puis descente sur la frontière soudanaise et retour.
Avec le lieutenant C. de "la 12", je suis leader de la première patrouille : Cobra Alpha. Décollage individuel à 30 secondes, rassemblement et montée à 20 000 pieds. Météo superbe, direction le sud d’Abéché pour rejoindre le C135 pour le ravitaillement en vol. Tout le monde est à l’heure. Rassemblement du tanker en silence radio, je fais le plein complet de mon 6F (configuration Jaguar avec bidon ventral) et passe "en perche", (à droite du C 135, "Nounou" pour les intimes !) pour que mon équipier ravitaille. C’est un peu long pour le F1C, mais cela se passe bien.
Nous quittons le Boeing direction l’est du Tchad pour "astiquer" la frontière soudanaise. Descente progressive vers 250 pieds pour rejoindre l’oued qui sert de frontière entre les deux pays pour une reconnaissance à vue en suivant la rivière.
Nous suivons cet oued pendant une quinzaine de minutes. Mon super calculateur de navigation à plaquettes (le GPS n’existait pas) m’indique Adré quelque part devant. Une courbe de l’oued et Adré est devant nous.
Là sur le terrain d’aviation, je vois un Hercule avec un camouflage sable bizarre. Je demande à Alpha 2, spécialiste de la Défense Aérienne s'il a vu les cocardes. Sa réponse est négative. Donc nous décidons d’un nouveau passage sur le site pour identification. Eloignement de 2 minutes et retour par un cap différent. Lance-leurres armé, canons sur sécu 2 (canons sans limitation de tir) et accélération vers plus de 480 kts (environ 900kmh) pour limiter l’efficacité d’un éventuel missile sol-air. Nous effectuons un passage à hauteur de l’aile de l’Hercule et nous voyons sur la dérive un grand rectangle vert avec une écriture en arabe dessus.
Alpha 2 me confirme une cocarde libyenne. Nous dégageons vers l’ouest et j’annonce au Boeing, notre seul relais radio, « un Hercule Libyen posé à Adré ».
Dans la foulée, nous survolons un village avec écrit Adré sur le toit d’un hangar à côté d’une piste sommaire. Je corrige donc mon annonce en « Hercule libyen posé à Al-Geneïna au Soudan… » Les trois autres patrouilles en vol me demandent des confirmations sur la position de l’avion.
Le Boeing fait le relais radio vers Abéché. Abéché transmet par téléphone à Ati qui le répercute au radar de Djam en passant par celui de Mao et par liaison point à point à la salle d’ops. L’info qui arrive à Djam est « parachutage libyen sur Abéché ». OUPS !
En retour on nous donne l’ordre d’arraisonner l’Hercule et de le faire poser à Abéché. Mission impossible car la machine est posée à Al-Géneïna. Les autres Cobra occupent la fréquence avec de nombreux messages.
Arrivés au pétrole mini, nous remontons vers un niveau de croisière pour le retour vers N’Djamena.
Mon calculateur nous ramène vers la maison. Recherche de la fréquence du TACAN pour appliquer la formule magique qui nous donne l’IFF du jour, que j’avais oublié de noter au départ.
Contact du radar de DJam, identification et arrivée au break pour l’atterrissage. Mission accomplie, RAS, retour parking.
Moteurs coupés, les mécanos me demandent de marquer une panne sur la forme 11 de l’avion pour un problème de calculateur de vol, je ne comprends pas car il est largement dans les normes, moins de 2 nautiques à l’est du Tchad et idem au retour sans aucun recalage.
Aux "ops", on a droit à un comité d’accueil fourni : COMELEF (Commandant les Eléments Français), COMAIR (commandant Air), commandant du détachement et autres autorités.
On nous demande des tonnes d’explications. On apprend la première info reçue par les opérations, le parachutage…, et que le général d’astreinte à Paris a été arrêté au moment de frapper à la porte du conseil des ministres pour demander l’autorisation d’ouvrir le feu.
Les autres patrouilles rentrent. Pour nous l’Hercule était moteurs coupés et soute ouverte. Pour les Bravo, moins de 5 minutes après nous, la soute était fermée. Pour les Charly, avion moteurs tournants et pour les Delta plus personne, tout cela en moins de 20 minutes.
L’après-midi se passe à la rédaction de comptes rendus sur de belles pages A3, où chacun raconte sa version.
Le jeudi, le COMELEF nous renvoie avec mon équipier en France.
C’était mon premier et dernier "vol bleu" (retour prématuré en France). Donc vendredi petit périple en Transall. DJam, Libreville, Dakar, Mont de Marsan, puis le train avec tout l’équipement vers Nancy. Arrivée le samedi pour un rendez-vous avec le commandant d’Escadre.
Dimanche, voyage vers Metz pour un débriefing avec le général R. de permanence à la FAC (Forces Aérienne de Combat, remplaçante de la FATAC).
Lundi, direction Paris pour rencontrer le général L. chef d'État-major de l'Armée de l'air.
Avec le lieutenant C., nous apprenons la version officielle :
« Nous sommes le premier grain de sable dans les transmissions bien réglées du Tchad. Il n’y a que notre patrouille qui s’est égarée au Soudan. On voit très bien sur "MES ?" Oméra 40 !!!!! (caméra horizon-horizon du Jaguar) la cocarde SUR l’aile de l’Hercule. Un cercle vert avec un palmier de nos amis saoudiens en mission humanitaire au Soudan !!!! ». Nos comptes rendus sont au fond du paquet. Je ne sais toujours pas si le général a tout lu.
Plus tard, j’apprendrai que la défense anti-aérienne de Al-Geneïna a mis en fuite les Jaguars ! Heureusement que je ne l’ai pas vue car la sécu 2 des canons aurait pu fonctionner et faire des dégâts. Pour "MES" Oméra 40 !!! Je n’avais pas assez de doigts pour la déclencher : pilotages, lance-leurres, brouilleurs, canons, etc… Donc, "MES" photos, celles que l'on m'a montrées, n'ont jamais été prises par "MA" caméra !
La sanction est rapidement tombée, je ne ferai plus de détachement en Afrique…
Mon escadron change d’avion et passe sur Mirage IIIE…

Pascal

Mission N°32

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