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J'avais 12 ans en "40"

Tout petit déjà !

Je suis né le 2 janvier 1928 à Larchamp, petit village normand. De mon enfance, je n'ai pas vraiment de souvenirs, si ce n'est quelques anecdotes que l'on m'a racontées : mon frère Fernand, de 18 ans mon aîné, m'apprenait des mots que la bienséance réprouve et une certaine espièglerie me fit, dit-on, dès que je fus en âge de fréquenter l'école, sonner les cloches de l'église !

Une adolescence plutôt mouvementée.

1939. Certificat d'Etudes Primaires, puis tout alla très vite. L'armée française, désarmée moralement avant le conflit, mal équipée, mal organisée, mal commandée, lâcha prise et recula sans arrêt devant les Nazis. Mon père, chef cantonnier, dépendant de la préfecture de l'Orne, fut mis en demeure, s'il voulait continuer à percevoir son salaire, de tout quitter avec sa famille et de profiter des camions pour aller embarquer à Bordeaux vers Alger, alors capitale de la France Libre. Mon père, à l'arrière du camion, s'assit sur un fût d'essence recouvert d'un sac en toile de jute. 200 kilomètres plus loin, l'essence avait imbibé le sac, il eut son arrière-train brûlé au second degré.

Arrêt au Château de la Salmondière près de Niort, le port de Bordeaux étant déjà occupé par l’envahisseur. Là, dix jours s'écoulent au milieu des carrosses et mobiliers d'époque. Retour vers la Normandie. Franchissement de la Loire sur un pont de bateaux, ceux d'origine ayant été détruits. Nous retrouvons notre maison, visitée en notre absence par de "bons français", peut-être même des voisins qui s'étaient servis sans vergogne, tels que ma canne à pêche, le tourne-disque à manivelle avec les disques, le petit tonneau à vinaigre, etc.

La vie sous l’occupation.

Soumis aux volontés allemandes, la petite chambre à coucher qui m'était destinée fut réquisitionnée et nous eûmes la présence de deux allemands. Ces hommes, pères de famille, se faisaient discrets et prenaient leurs repas à l'extrémité de notre table. Ma mère était assez craintive et mon père les ignorait complètement, ou grommelait des paroles peu amènes.

Un jour, les deux occupants étant absents, j'allais dans leur chambre. Voyant les deux fusils Mauser et les ceinturons, j'ai saisi une baïonnette et l'ai encliquetée sur un fusil. Mais ne sachant pas comment l'enlever, je me suis éclipsé laissant le fusil baïonnette au canon dans le coin de la chambre. Le soir, au repas, l'un des deux allemands, avec l'accent guttural typique, me regarda fixement et déclara : « Petit Monsieur, grand filou ! ».

Quelques temps plus tard, profitant de l'absence des sentinelles près des half-tracks stationnés dans un petit chemin, j'ai récupéré de l’armement individuel : ceinturons, cartouchières, poignards. J'ai enterré le tout dans le jardin sous des plants de salades et ne l'ai ressorti que beaucoup plus tard, pour le mettre en un lieu plus sûr et moins humide. Inconscient de ces actes car beaucoup furent fusillés pour moins que ça !

Après le CEP j'ai pris pension à l’école du Sacré-Coeur, en partie réquisitionnée par les allemands. Un jeudi, le Directeur organisa un jeu de piste. Pour corser le jeu, le professeur de gymnastique se déguisa en "terroriste". (Il y avait des voyous qui, sous couverts de "résistants" s'adonnaient à des actes… de voyous !)

L'adjudant de gendarmerie, prévenu d'une l'attaque que l'on croyait réelle, arriva en side-car. Il repartit en colère car à l'époque tout mouvement de police faisait l'objet d'une autorisation émanant des allemands. Ouf ! Pourquoi ouf ? Tout simplement parce que de vrais "résistants-terroristes", tous professeurs, sans papiers, recherchés par les allemands, tel mon frère André dont on reparlera plus loin, se cachaient dans l'école !

L'essence étant soumise à un règlement par tickets et afin d'éviter à la gendarmerie d'avoir à justifier cette consommation imprévue, une solution fut décidée. Le lendemain, quelques professeurs sympathisèrent avec la sentinelle chargée de surveiller les camions, alors qu'un complice siphonnait discrètement un réservoir allemand.

J'eus la surprise d'apprendre que ce fait divers avait fait l'objet d'un article dans le journal Ouest-France sous le titre : Les élèves du pensionnat du Sacré-Coeur ont été attaqués dans la forêt d'Andaine par des terroristes ! Les postes dits de "TSF" avait été déposés en mairie pour que nous ne puissions pas écouter radio Londres, les médias tolérés étant pro allemands.

j'avais 12 ans en 40

Le débarquement en Normandie

Un jour, à la maison, nous eûmes la visite de l'abbé Jamet, Il venait soi-disant rendre visite à sa soeur, une de nos voisines. Dans les mois suivants, ceci se reproduisit fréquemment. Le débarquement des Alliés se produisit le 6 juin 1944. Habitant à 80 kilomètres environ des plages normandes, nous avons assisté à la luminosité de l'horizon rythmée par les bombardements et les combats aériens. Même le
sol vibrait sous nos pieds. Ce bruit continuel était amplifié par le vol des forteresses volntes se dirigeant vers les lieux stratégiques à bombarder : lieux indiqués par la résistance française.

L’enfer des civils du Front.

De jour en jour avec la progression du front et le recul des armées allemandes, nous nous sommes réfugiés dans un chemin creux dans les environs de Lonlay-L'Abbaye près de Larchamp. Ce chemin bordé de hauts talus nous procurait un refuge pour nous protéger des éclats de bombes ou d'obus. Nous y avons retrouvé mon frère aîné, sa femme et ses quatre filles, ainsi que quelques voisins. Nous allions au ravitaillement dans les fermes voisines évitant les routes souvent mitraillées.

Ainsi un jour, avec mon frère, nous sommes allés à Larchamp Nous avons ramené quelques lapines dans une lessiveuse et avons subi un mitraillage aérien destiné à un convoi qui roulait sur la route toute proche. Un gros arbre, nous a protégé des balles sifflant à nos oreilles. Des vaches abandonnées, abattues par des rafales, étaient entourées de nuées de mouches et de corbeaux. Le front se rapprochant, nous entendions le départ des obus de canons ou de mortiers, leur chuintement en passant au-dessus de nos têtes, et leur explosion un peu plus loin. À cette ambiance, alors que les obus pleuvaient tout autour de nous, il faut rajouter les invocations vers le ciel accompagnant les prières : cela permettait aussi, d'oublier le danger permanent.

Le 15 août, nous aperçûmes des fantassins longeant les haies. Après quelques instants d'hésitation, nous nous sommes précipités vers ces hommes. C'étaient des américains-canadiens. La retraite allemande provoquait la panique de certains de leurs soldats. Par exemple, un soldat allemand voulut prendre le vélo à une femme. Le mari s'y opposa, mais une balle dans son ventre mit fin à la discussion.

Larchamp était libéré. À la maison, les fûts de cidre défoncés répandaient des centaines de litres de ce précieux breuvage, détériorant tout ou partie de ce qui avait été projeté hors des armoires : linges, livres, papiers. L'horloge "oeil de boeuf" avait été brisée par une bouteille de Cointreau que j'avais, avant de partir, remplie d'acide Chloridrique, celui qui y avait bu, n'avait, de toute évidence, pas apprécié ce Cointreau!

L’abbé Jamet, curé de Chanu, n'eut jamais la joie de voir l'arrivée des Américains car, au cours d'un bombardement, il eut droit à un éclat d’obus en voulant porter secours à un blessé.

Mais, précédemment, pourquoi ce curé vint-il aussi souvent voir mon père ? Nous le sûmes après la fin de la guerre lorsque le facteur apporta un pli postal en provenance de la cour d'Angleterre. C'était un diplôme remerciant M. Emile Leroyer pour les services rendus pendant la guerre. Le curé Jamet et mon père collectaient des informations qu'ils transmettaient à M. Drouelle, ingénieur des Ponts et Chaussées, qui les faisait parvenir aux anglais par pigeons voyageurs.

Si mon père a donc contribué à la résistance, mon frère André, de 7 ans mon aîné, a lui aussi participé à l’action. Après avoir opté pour le clérical catholique, il refusa de partir pour le travail obligatoire en Allemagne. Arrêté et fait prisonnier, il parvint à s’évader et se réfugia... au Sacré-Coeur.

Une fois la paix revenue, il avait hâte de partir comme missionnaire en Afrique ou Indochine, mais l’Administration religieuse exigeait qu’il refasse ses années d’apostolat et de noviciat. Sa décision fut prise : engagement dans l'infanterie de marine et départ pour l'Indochine fin 1945. Un séjour de trois ans, retour en métropole, mariage avec une toulousaine, Geneviève Bernou et, en 1949, deuxième séjour en Indochine. Porté disparu lors des combats de Kao-Bang, il ne connut pas sa petite fille Chantal, qui se tua en voiture le soir de sa réussite aux examens d'interprète, en Suisse. Elle avait vingt ans... Quels destins !

Après la Guerre

La vie reprit son cours. Ma mère à la couture et mon père à son vélo, pour surveiller les travaux des cantonniers : tournée d'environ 50 km par jour. La Normandie n'est pas plate et les vélos sont sans dérailleur. C'était vraiment du sport ! Lorsqu'il prit la retraite, à 70 ans, il avait parcouru environ 660 000 kilomètres !

J'avais repris les cours… Nous étions en 1945, Depuis le mois d'août 1944, nous étions libérés. Mais le rationnement durait encore et nos cartes d’alimentation de J3 n’assouvissaient pas notre faim. Aussi, par jeu de l'inconsciente jeunesse et un stratagème trop long à expliquer ici, nous avons détourné, avec des  copains, des colis destinés à une jeune fille prénommée Marie. Jeu qui s'arrêta lorsque notre professeur de français le découvrit. Mise à la porte une semaine. Accueil très chaud à la maison... et le Cid à copier et à apprendre par coeur.

Lorsque je me retrouvais à Larchamps, j'avais le plaisir de voir passer les convois anglais, mais surtout américains qui étaient très généreux. Lorsque je les entendais, je partais en courant pour récupérer ce qu'ils jetaient : chocolat, sucre, café, bouillon de soupe, cigarettes, etc. Après 4 ans de restrictions, quel régal !

Un jour, allant livrer dans une ferme un pantalon que ma mère avait fabriqué, j'ai découvert des restes d'un camp de la Croix-Rouge : pain blanc, confiture, chocolat, couverture de laine, lits de camp. Un autre jour, moins réjouissant, j'ai découvert un aviateur dont le parachute ne s'était pas ouvert, le crâne éclaté. Je n'ai pas eu le courage de lui prendre son revolver dont l'étui en cuir n'avait pas résisté au choc. Une autre fois, dans une tranchée individuelle, certainement creusée par un allemand, je vis une paire de bottes en cuir. Au moment de m'en saisir, dans la deuxième botte se trouvaient les restes de la jambe !

L'Armée de l'Air.

Après une année de surveillant au Sacré-Coeur, je dus partir dans l'aviation à Châteauroux pour effectuer mes 12 mois de service militaire, Affecté à Châteaudun, j'y effectuais mon peloton de sous-officier et, après un engagement de cinq ans, ce furent les écoles "des télécs" de Nîmes et d'Auxerre.

Le 13 janvier 1951, j'embarque sur le Ville d'Oran, destination Alger, puis Blida, Affecté dans une Compagnie d'Installation des Télécommunications, j'ai la chance de découvrir le Maroc, la Tunisie, le Sahara. Je constate ce que les français ont réalisé depuis 1830 : infrastructures, cultures, usines, sans parler des moyens consacrés à l'hygiène et à la santé. Les gens, quelque soit la religion, ont du travail. Ils profitent des avantages sociaux, de l'école, le chômage n'existe pratiquement pas. Alger la blanche, avec ce bleu du ciel et de la mer incomparables, me réserve une vie heureuse. Mais à la Toussaint 1954, les bombes éclatent en plusieurs endroits. C'est le commencement de ce que nos politiciens appelèrent "les événements d'Algérie".

J'ai fait la connaissance d'Anne-Marie. Nous nous marions. Nous habitions rue de la République à Hussein Dey, banlieue d'Alger, dans un coquet logement au-dessus du cinéma "L'Etoile". Nous venions de prendre congé de la famille Chauvet, embrassade sur le trottoir, lorsqu'une série de rafales d'armes automatiques ébranla l'immeuble. Du balcon on constate que de nombreux clients du cinéma sont étendus au sol. Les clients du bar situé en face se précipitent vers les victimes alors que le véhicule des tueurs redescend en sens interdit. Ils terminent leur sinistre besogne en tirant sur les blessés et sur les sauveteurs. Tel est l'exemple de ce que nous avons vécu jusqu'à mon départ en 1961 : bars et casino de la corniche qui explosent, lampadaires piégés, etc.

Un jour, nous venions de "pendre la crémaillère" de notre nouvel appartement. Après le repas, nous décidons d'aller au Milk Bar déguster une glace, mais Mireille Chauvet préférant le Jardin d'Essais, splendide lieu de verdure, de repos et d'air pur, nous optons pour le Jardin. Le destin avait bien fait les choses car le Milk Bar eut la visite d'une certaine Djamila Bouhired (épouse de Maître Vergés) qui y avait déposé un sac rempli d'explosifs. Ce fut un vrai carnage. Pistolet sous la veste ou la chemise, il fallait être attentif à tout, colis piégés abandonnés, et tout ce qui pouvait être l'objet d'un attentat.

J'en arrive au putsch du 21 avril 1961. Comment l'ai-je vécu ?

Vendredi 21 avril. Sur la route, aux environs du quartier "La Redoute", je longe avec ma 4 CV un impressionnant convoi de parachutistes casqués, sur le pied de guerre (chars, camions, jeeps). Arrivé sur mon lieu de travail, je découvre tout le personnel, civils et militaires, en grande discussion : j'apprends la prise de pouvoir des généraux en Algérie et sur l'invitation de nos officiers, nous reprenons nos postes de travail.

Samedi 22 et dimanche 23 avril, travail normal et nuits passées en famille.

Du lundi 24 au jeudi 27 avril, travail normal, mais nous sommes consignés sans avoir la possibilité de rentrer chez soi.

Vendredi 28 avril, De Gaulle ayant ordonné aux militaires d'arrêter tout travail sous les ordres des généraux du putsch, des camions viennent nous récupérer pour nous transporter à Hussein Dey, notre Base de rattachement. Là, un de nos officiers nous demande de prendre nos responsabilités : « Ceux qui veulent continuer le travail, donc combattre le FLN, restent ici. Les autres montent dans les camions. » J’ai pris la décision de rester au travail, mais, dans l'après-midi, ceux qui avaient obéi à De Gaulle vinrent nous désarmer et nous demandèrent de rejoindre nos foyers en attendant les décisions ultérieures.

Dimanche 30 avril, un message, que je garde précieusement en souvenir, m'ordonnant de partir pour Toulouse.

Mercredi 3 mai, Alger-Toulouse par avion et train jusqu'à Bordeaux. Mais par une rapide permutation, je me retrouve sur la Base de Cazaux. Pourquoi aller chercher ailleurs... ?

C'est ainsi qu'avec ma chère Anne-Marie, une fille formidable, digne épouse de militaire, nous sommes Testerins depuis cette très opportune permutation.

Louis Leroyer