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Infirmières Pilotes Secouristes de l'Air (IPSA)

Cécile Idrac

Pour rendre notre modeste hommage à ces femmes dont la conduite à été en tous points digne du plus grand respect, voici un autre portrait d'I.P.S.A., celui de Cécile Idrac qui fut l'élève de Germaine L'Herbier-Montagnon. Synthèse et extraits  issus de son livre : "Jusqu'au sacrifice" ainsi que de l'article sur internet "Les Groupes Lourds".

« Votre nom, Mademoiselle ? » dis-je à la jeune fille brune, vive, résolue, qui, en octobre 1942, s'inscrivait à la neuvième session d'Enseignement I.P.S.A. – Idrac Cécile ». Nom sonore, vigoureux, bien timbré, d'un caractère nettement sud, du côté de la Garonne, où je reconnaissais la terminaison en "ac" des pays languedociens. « Votre famille est d'origine occitanienne ? – De Toulouse. – Et vous êtes la fille de Pierre Idrac ? – Oui, Madame », me répondit la jeune fille avec une fierté nuancée de mélancolique tendresse.

IPSA Cécile Idrac

Le père de Cécile Idrac, Pierre Idrac, docteur ès sciences physiques, qui embarquait une nouvelle fois, en 1934, sur le "Pourquoi Pas" du commandant Charcot dut être débarqué à l'hôpital des îles Feroé et mourut à l’âge de 50 ans.
Cécile avait à peine 18 ans. Inconsolée de la fin prématurée de ce père admiré, aimé, qui lui avait légué les dons de l'esprit et du coeur, elle finissait ses études secondaires chez les Religieuses Trinitaires.
Jean, François, Cécile et Hélène Idrac, les enfants du disparu, ont aussi hérité, de leur père, du goût pour l'aviation. Jean, l’aîné, ingénieur de l'aéronautique, est pilote.
Cécile a 20 ans, lorsqu’en 1937, sur le terrain de Deauville, son frère Jean lui donne le baptême de l'air. Ce jour-là laissera dans le souvenir de la jeune fille, une révélation foudroyante. Désormais, Cécile n'a plus qu'un désir, être brevetée pilote comme le sont ses frères et sa soeur Hélène qui, appelée par une vocation supérieure, entrera en 1941 chez les Bénédictines de Solesnes : probablement la seule religieuse brevetée pilote d’avion de tourisme !
Fin 1938, Cécile Idrac fait de la double commande à bord d'un Potez 36. Puis, très vite, le premier solo. Un séjour en Hongrie interrompt son entraînement. Quand la guerre éclate, elle est dans la propriété familiale, à Gargas, près de Toulouse.

Au service de la France
Pour mieux servir la France, Cécile, s'inscrit aussitôt dans une école, pour préparer le diplôme d'Etat d'Infirmière-Hospitalière. Après l'obtention du titre en 1941, elle revient à Paris, où elle partage les souffrances et les humiliations de notre pays sous l'occupation allemande. Elle continue ses études pour devenir assistante sociale, tout en faisant partie des Équipes d'Urgence de la Croix-Rouge Française. Lors du premier bombardement, par les Anglais, des usines Renault à Boulognes-Billancourt, le 3 mars 1942, elle se dévoue sans compter. Désormais, elle sera présente dans tous les drames qui endeuillent la région parisienne meurtrie par ses ennemis et par ses alliés.
En octobre 1942, Cécile Idrac vint s'inscrire à l’école des I.P.S.A. Le lundi 9 novembre 1942, à l'ouverture des cours, Germaine L’Herbier-Montagnon, directrice et Colette Maugé, adjointe, constatèrent l'affluence extraordinaire d'élèves sur lesquelles elles ne comptaient pas : c’est qu'une merveilleuse nouvelle avait été diffusée à l'émission de la B.B.C. de Londres où le Général de Gaulle avait annoncé : « Les Alliés de la France ont entrepris d'entraîner l'Afrique du Nord française dans la guerre de Libération et commencent à y débarquer des forces énormes. »
A cause des victoires alliées qui suivirent, notre promotion I.P.S.A. de l'été 1943, à laquelle Cécile Idrac fut reçue, ne porta point, selon nos traditions, le nom d'un héros de l'Aviation ou d'une personnalité I.P.S.A., mais s'appela "Espérance".

La lutte clandestine.
Le patriotisme ardent de Cécile Idrac allait se manifester dans la plus périlleuse des actions : pendant son année scolaire I.P.S.A. Elle ne peut rester passive devant l'écrasement de sa Patrie. Alors, comme Saint-Exupéry, dans "Pilote de guerre", elle avait gardé jusqu'alors "le silence des graines". Le temps était donc venu pour elle de mettre cette graine au sillon afin qu'elle germe.
Le général de Gaulle, dans son appel de Londres, le 18 juin 1940 avait dit : « La France a perdu une bataille; mais la France n'a pas perdu la guerre » et promis que notre patrie retrouverait sa liberté, sa grandeur, et l'intégrité de son territoire et de son Empire.
Des patriotes gagnaient l'Angleterre et leur évasion était souvent une épopée. En 1941, François Idrac, son frère, avait tenté de s'évader par l'Espagne : blessé à la frontière, il échoua. Rétabli, il entra alors aux Chargeurs Réunis, se fit envoyer à Abidjan et, de là, rallia les Forces Françaises Libres. Il fut affecté au Squadron 346-2/23 Guyenne. Cécile Idrac était fière d'avoir, dans sa famille, un de ceux qu'on fustigeait avec l'appellation de "dissident".

Dans la Résistance
Novembre 1941, la lutte va s'exaspérant, ses péripéties obscures sont révélées par la rumeur ou les sinistres affiches rouge et noir apprenant que des patriotes ont été fusillés. Ceux qui veulent entrer dans la Résistance tâtonnent, cherchent dans l'ombre où joindre ceux qui, clandestinement, apportent leur aide aux évadés et aux aviateurs parachutés, font du renseignement, militaire ou civil, assurent les liaisons avec les alliés, diffusent les tracts, les journaux, etc...
Cécile Idrac, au cours de l'hiver 1943-1944, devient "Marguerite" dans le réseau "Vedette". Elle travaille alors, au "Bulletin d'Informations Techniques et Sociales", dont le siège est près de Saint-Augustin, dans l'immeuble même où la Gestapo a des bureaux. Sur sa machine portative, elle tape le courrier du réseau Vedette, va prendre des rapports chez des agents, distribue tracts et journaux clandestins : "Résistance", "Défense de la France", "Lettres Françaises", et les "Éditions de Minuit". Elle recopie des plans, transmet en vélo des documents qui lui font courir les plus lourds périls. Ainsi, participe-t-elle à cette épopée secrète, tissée de patience, de dévouement, de luttes sourdes, tenaces, avec des fils sans cesse cassés et renoués. Épopée qui hélas, aboutit souvent aux prisons du Cherche-Midi, de Fresnes, aux camps de prisonniers politiques, aux tortures, à la déportation dans les camps de la mort en Allemagne... Mais, de toutes ces menaces, Cécile Idrac n'en a cure et, le soir, dans le secret de sa chambre, elle est à l'écoute de "Londres". Quand elle entend dans les messages personnels l'indicatif du réseau Vedette, extrait du poème de Baudelaire "Les Phares" des "Fleurs du Mal", elle note les communications.
Estimée de tous, on sait "Marguerite" indépendante, attachée à sa liberté, volontaire, obstinée... Le  commandant Faye dit : « Elle est droite et fidèle à son devoir et à son honneur, parfois enfant terrible,  hardie, ne redoutant pas assez le risque, elle sait être un ami comme seuls les hommes savent l'être ». Le chanoine Gouet, sous le pseudonyme d'Abélard, secrétaire du réseau, apprécie infiniment « le patriotisme, la loyauté, le désintéressement dans son travail pour la France ».
Sportive, d'une santé de fer, elle mène de front ses études, la Résistance et le travail exténuant d'infirmière dans le cadre des Équipes d'Urgence, en particulier, lors des bombardements.

La libération
25 août 1944, Paris est libéré. Dans les ultimes combats, Cécile est aux avant-postes, organisant les secours sanitaires.
26 août : Défilé triomphal du Général de Gaulle. Magnifique récompense pour ceux qui ont cru en lui, en la France, mais la guerre n'est pas terminée !

À la poursuite de son idéal
3 septembre, Cécile Idrac part en mission de renseignements avec un opérateur-radio, en avant de l'armée Patton, qui progresse en direction de l'Est.
Retour à Paris. Elle est attachée au Service social du Général de Gaulle, rue Saint-Dominique. Le colonel Faye dit : « Elle continue à venir me voir souvent à la Présidence, soit pour me demander un conseil ou un service, jamais pour elle, mais toujours pour des cas méritoires. Elle défend ceux qu'elle aime et leur est dévouée sans limites. » Mais ces fonctions n'empêchaient pas Cécile de regarder du côté de l'aviation, avec l'espoir de réaliser son vieux rêve : voler.
En avril 1945, l’I.P.S.A. fit appel aux volontaires pour convoyer le rapatriement des Prisonniers de Guerre à bord des avions de la mission de rapatriement, Cécile Idrac fut désolée de ne pouvoir signer son engagement, car elle se devait d'être fidèle à ses responsabilités du Service social de la Présidence ; mais, du moins, se mit-elle à la disposition du corps des I.P.S.A. pour effectuer bénévolement quelques convoyages. Ainsi, le 29 mai, elle prit son envol avec une mission de Relève Coloniale à Dakar sur un avion JU-52 du Groupe 3/15 "Maine". Au retour, elle manifesta un enthousiasme touchant et me confia que sa vocation était bien d'être navigante.
Elle avait, d'instinct, le goût du métier militaire, le sens de la discipline, qu'elle tenait de sa mère, appartenant à une famille d'officiers. Sa résistance physique, sa compétence technique d'infirmière, son dévouement, allaient rapidement faire d'elle le type idéal de l'assistante de bord.
Malgré de rares échappées aériennes en Union Française, Cécile Idrac continue son émouvant travail aux services sociaux du Général de Gaulle.
Le 20 janvier 1946, le Général de Gaulle qui semblait avoir toute la France derrière lui, comprenant que l'enthousiasme de la Libération n'a été qu'une flambée, quitte le pouvoir.
Cécile Idrac, toute fidélité au Chef respecté, admiré, aimé, se démet de ses fonctions sociales à la Présidence du Gouvernement Provisoire. La belle équipe forgée dans la lutte clandestine "unie dans l'action, dans l'espérance et dans le sacrifice" se dissocie, sans dissimuler son amertume et ses blessures.
Le 1er novembre 1946, ayant déjà 200 heures de vol, elle entre en fonction, au G.M.M.T.A. comme assistante de bord. Elle accomplit sa première mission en Extrême-Orient, étant ainsi de l'équipe initiale qui assure les transferts de blessés du Tonkin,après les cruels évènements d'Hanoï du 19 décembre 1946.
Très dur séjour, qui pourtant, lui laisse le désir profond de servir en Indochine. Voeu réalisé par un nouveau départ là-bas le 24 février 1947. Mesurant les risques encourus, elle laisse son testament à sa famille : " Ces quelques lignes ne sont pas un adieu, car je resterai toujours avec vous. J'ai été heureuse sur cette terre et cela grâce à vous tous..."
Troisième mission en Indochine, avec départ de Paris le 23 avril 1947 sur le Dakota n°332 du Groupe "Anjou". Elle y fait la connaissance de Lucienne Just.
24 mai 1947, Cécile Idrac, et Lucienne Just, de service au mess du 2/15 près du terrain de Tan Son Nhut, rentrent chez elles, rue 44, vers dix heures du soir dans la traction avant d'officiers aviateurs. Arrivées au passage à niveau, des coups de feu crépitent, la voiture est criblée de 17 balles tirées par les Viets. Cécile est seule blessée grièvement. Transportée à l'hôpital 415 de Saïgon, les médecins constatent qu'elle a été atteinte par des balles de mitraillette Thomson 11,43 mm (calibre 45), qu'elle a une fracture du radius, un sectionnement du nerf médian, le nerf cubital lésé. Une autre balle entrée en frôlant la 2ème cervicale, a fracturé l'omoplate et, en glissant, s'est logée à la base du poumon droit. Elle subit une première opération pour extraire une balle.
Après 15 jours d'hospitalisation, elle est rapatriée en France. Ce voyage de six jours, où le mauvais temps secoue durement l'appareil, est horriblement douloureux. Si, à Calcutta et Karachi, l'accueil est correct, à Tunis elle ne peut même pas obtenir à boire... Cécile Idrac, à bout de forces, mais non de courage, dit à
ses parents puis à Renée Martin, convoyeuse de la veille équipe, venue l'accueillir : " Maintenant, au moins, je saurai par expérience combien les blessés souffrent dans nos transports. "
Val-de-Grâce. Longue épreuve, la plus difficile à supporter pour cette fille si dynamique, qui a totalisé 650 heures de vol, en moins d'un an de service !
19 juillet 1947, magnifiques récompenses. Elle est nommée Chevalier de la Légion d'Honneur au titre "d'héroïne de la Résistance". Et, pour ses services au G.M.M.T.A., elle reçoit également la Croix de Guerre avec palme.
Septembre 1947, hospitalisée à Foch, elle y est admirablement opérée par le chirurgien Merle d'Aubigné, qui réussit à lui extraire une balle passée du dos, dans le bras.
7 décembre 1947, elle se croit si bien remise, quelle reprend son service au G.M.M.T.A. avec une mission à Marrakech. Mais elle  a trop présumé de ses forces car, malade, elle doit être à nouveau hospitalisée en mai 1948, pour une greffe nerveuse et l'extraction d'un dernier éclat de balle de mitraillette. Elle affichait un total optimiste à propos de sa santé, affirmant « Que ce n'était pas le moment de se dorloter, quand les pauvres gens tombaient en Indochine ».
30 juin 1948, à sa demande, elle retourne là-bas pour sa 4ème mission. Le service, pendant la saison des pluies, est très dur pour une convalescente. À nouveau, la maladie l'abat. Fin septembre, rapatriée sanitaire et hospitalisée à Foch, elle est soignée pour une menace d'embolie au bras droit.
Octobre 1948, le G.M.M.T.A. la met en congé de 6 mois sans solde ! Pendant cette période, quand elle parlait d'aventures sur la terre et dans le ciel, elle avait horreur des grands mots, du style "Flotte, petit drapeau", ou du genre romancé. Au contraire, elle recherchait le trait drôle, spirituel, au cours des plus dramatiques circonstances. Elle s’exprimait dans la langue directe de l'Aviation. Les moussons, les moteurs stoppés, les atterrissages de fortune, les blessures, les maladies, c'était l'ordinaire du métier.
« Elle ne pourrait supporter d'être enfermée entre quatre murs », on sentait bien le bonheur total que lui donnaient ses fonctions de convoyeuse. « Le plus beau jour de ma vie fut celui où je me suis inscrite à notre école I.P.S.A., puisque c'est par notre écoleque j’ai réalisé mon rêve ».
On la sentait en pleine montée, comme une flèche allant droit au but. Sa maturité d'esprit s'était nourrie au long d'années de labeur, d'expériences, de travaux ; sa personnalité s'était épanouie au choc des épreuves qu'elle avait endurées, dominées avec un courage, une fermeté implacables, une maîtrise souriante. Je pensais que sa soeur Hélène, au prieuré bénédictin de Flée, et elle, sur les lignes, offraient le diptyque admirable des deux pôles de la vie humaine et chrétienne.

À l'évocation de ses compagnes disparues, elle concluait simplement : « Puisque tous les humains sont condamnés à mort, disparaître ainsi, en faisant son devoir, est la plus belle des fins. »
2 juin 1949, elle a la grande joie de baptiser, à Saint-Nazaire, le navire-laboratoire météorologique mis à la disposition de l'Energie des Mers, qui porte le nom de "Pierre Idrac". Le plus cher désir de Cécile était de revoir le "Pierre Idrac" à Dakar, son port d’attache. Ce rêve allait recevoir sa suprême réalisation.

Cécile Idrac

13 septembre 1949. Un Halifax de la 21ème Escadre décolle d'Orly pour assurer le courrier Rabat, Dakar, Pointe-Noire. Cécile Idrac en est l'assistante de bord. Le lieutenant Cornette, pilote, a 450 heures de vol sur Halifax. Parmi les 13 passagers, le Dr Stéfanopoulo de l'Institut Pasteur, le colonel Cordier, de la base de Rabat qui va prendre sa retraite, le commandant Delair, Mme Sokoloff. Mme Lagrange attend un bébé, trois jeunes enfants ...
À Rabat, Cécile retrouve un vieil ami de sa famille. Il écrivit à ses parents: « Je ne l'avais pas revue depuis plus d'un an, et elle m'a paru plus sereine, moins portée à une certaine exaltation, cette sorte de griserie intellectuelle qui, pour beaucoup de ceux qui la connaissaient, était le plus piquant de son charme. J'aimais surtout, chez elle, la droiture, la noblesse d'âme, l'énergie et, je le répète, la confiance dans la vie. Nous n'avons pas effleuré un instant les risques de son service aérien. »
L'atterrissage du Halifax, sur le terrain de Yof à Dakar, est dur. "Heureusement, écrit Cécile, je tenais un bébé dans mes bras à ce moment-là; sans cela, il aurait pu être blessé." La roulette de queue ayant été "sonnée", la réparation immobilise le Halifax pendant quatre jours. Cécile en est d'autant plus ravie que le bateau "Pierre Idrac" est en rade. Le samedi 17 septembre, elle a l'immense joie de le survoler à bord d'un avion de tourisme Goëland, dont le pilote lui a abandonné la double commande. Dans l'immensité du ciel et de la mer, dans ce cadre que le cher disparu avait aimé, Cécile se sent proche, si proche de lui… Avant de décoller de Dakar, Cécile écrit ce merveilleux souvenir et ajoute : "Au retour, nous brûlerons les étapes pour rattraper le temps perdu."
Décollage de Dakar, pilote cdt André Puget. Parmi l’équipage, elle est heureuse de compter l'adjudant-chef mécanicien Guy Carayol, un ancien du Guyenne qui a bien connu le lieutenant-pilote François Idrac, au cours de la campagne d’Angleterre.
19 septembre au matin, décollage d'Akra, tout va bien. Mais, à mesure que le Halifax descend vers le sud, la météo se gâte car la saison sèche fait place à la saison des pluies. Quand l'appareil arrive en vue de Pointe-Noire, l'horizon est si bouché que Cécile ne distingue pas ce paysage qu'elle connaît bien, avec son port artificiel et la ligne du chemin de fer Congo-Océan qui y aboutit.
12 h 38, quand l'avion aborde le terrain, les nuages sont presque au ras du sol, le plafond n'est que de 100 mètres : il a beaucoup plu. Le pilote se présente à l'atterrissage, manque la piste, recommence, se trouve trop à droite, amorce un virage pour se rattraper... Cécile doit voir venir le coup dur, elle qui a l'expérience de 1.421 heures de vol ! Le Halifax, en perte de vitesse, fait un demi-tonneau, une abattée et s'écrase au sol, sous les regards terrifiés des personnes qui attendaient le courrier de France.
L'incendie dure jusqu'à 23 heures, sans que l'intensité du feu permette d'approcher.
Il fut très difficile d'identifier les morts et particulièrement Cécile Idrac. Rien de ce qu'elle portait sur elle ne fut retrouvé. En revanche, on put recueillir, dispersés, son petit agenda semi-carbonisé, portant ses ultimes notes de convoyage, divers papiers, et son insigne d'assistante de bord (n°24), noirci mais intact, où la Croix-Rouge brillait encore comme une tache de sang.
Le soir même, à l'écoute de la B.B.C., à Gargas, où Cécile fut plus tard inhumée, M. et Mme André George, sa mère et son beau-père, apprennent l'effroyable nouvelle.
« La mort, en service commandé de Mlle Cécile Idrac, écrit le Général de Gaulle, le 29 septembre, dans une lettre à Mme de Vendeuvre, m'a vivement ému. J'avais, en maintes occasions, éprouvé les très hautes qualités de courage, d'intelligence et de dévouement de cette jeune et glorieuse assistante sociale. Ses services de guerre, sa grave blessure, tout ce qu'elle a accompli partout et jusqu'à la dernière seconde de sa vie, sont les plus nobles titres possibles. Je ne les oublierai pas. »
André Rousseaux dans son article du Figaro du 18 octobre 1949, sous le titre "Destins Français" s'exprime ainsi : « ...Le bonheur d'être neutre, après deux grandes guerres a révélé tout son prix. Mais certains neutres nous ont appris ce que leur condition exige de noblesse. Nos amis suisses, qui se sont dévoués à la Croix-Rouge ou à l'expression de la pensée libre, ont montré quels dons savent faire, à la cause commune, certains hommes que le destin semble ménager. Pour qui ne refuse pas le don de soi, il y a toujours à livrer des batailles d'autant plus généreuses qu'elles veulent des victoires pacifiques. En France même, d'ailleurs, la race ne s'est jamais éteinte, Dieu merci, de ces êtres pour qui la vie n'aurait pas de sens si elle n'était pas une offrande et un combat. Je pense à vous : Cécile Idrac, tombée l'autre jour dans l'accident aérien de Pointe-Noire. La nouvelle de votre mort, et de celle de vos camarades, a fait peu de bruit dans le tumulte qu'on mène aujourd'hui autour des caisses de l'Etat... Votre minimum vital dépassait pourtant en ambition toutes les exigences ordinaires. Il revendiquait tout l'espace que peut couvrir l'Armée de l'Air, sur les territoires français du monde. Il avait fallu, pour le satisfaire, ce champ de bataille d'Indochine où vous aviez été blessée. Il vous fallait des missions qui vous conduisaient sur tous les champs d'atterrissage où flotte notre drapeau.
J'ai connu cette jeune fille, comparable aux plus belles jeunes filles françaises, celles qui sont des saintes et des héroïnes de notre Histoire. J'ai vu briller dans ses yeux rieurs le destin qui affronte la mort, parce qu'il sait que les vieillissements temporels ne sont pas de son lot. À qui s'inquiétait de sa vie dangereuse, elle répondait, sans cesser de sourire, qu'elles étaient quelques survivantes sur les vingt premières infirmières convoyeuses des lignes aériennes militaires. Elles sont six mortes maintenant. Et si j'ai eu l'honneur de connaître celle-là, c'est au nom des autres que je l'appelle à témoigner. De tels êtres de vocation entrent d'un coup dans l'Eternel. Ils y entraînent avec eux le destin français. Non, la mission de la France n'est pas de tirer son épingle du jeu : elle est de produire assez de vies nobles pour enseigner l'honneur de vivre aux hommes qui risqueraient de l'oublier.»

Synthèse et extraits issus du livre "Jusqu'au sacrifice" de Germaine L'Herbier-Montagnon - Editions E.C.L.A.I.R et "Les Groupes Lourds"(internet)