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Un incroyable destin

Henri Salmide et... Bordeaux !

Avez-vous entendu parler d’Henri Salmide ?
Personnage hélas peu connu.
Qui était-il donc ?

Notre attention a été éveillée par un article paru dans le magazine de l’Union Nationale des Combattants "La voix du combattant" édition de mai 2010.

Pour en savoir un peu plus, nous avons fait appel à Internet : on ne peut plus s’en passer ! Un article de Wikipédia, par lien externe, nous a envoyé sur un site réalisé par la classe d'Allemand de Seconde C et de Première S et ES, du lycée Antoine de Saint Exupéry de Terrasson en Dordogne, à la suite d’une rencontre avec Monsieur Henri Salmide. Par ailleurs, dans son n°200 de mai 2010, la "Cohorte", revue de la Société d’Entraide des Membres de la Légion d’Honneur rend hommage à Henri Salmide.

Nous nous sommes permis de réunir l’ensemble de ces documents pour mieux vous faire connaître ce héros si méconnu.

La jeunesse d'Henri Salmide alias Heinz Stahlschmidt.

Heinz Stahlschmidt naît le 13 novembre 1919, au 39 de la Wielandstrasse à Dortmund en Westphalie. Il grandit au milieu d’une famille unie, protestante, mais dans les terribles difficultés sociales de l’époque de la République de Weimar. Il suit une formation pour devenir installateur en sanitaires afin de prendre la succession de son père, mais décide de devancer l’appel de six mois pour choisir l’arme et donner une suite à sa formation en évitant l’infanterie et l’aviation. Ainsi, pour se perfectionner en mécanique et maîtriser l’électricité avant de retourner en Westphalie, il devient matelot dans la la Kriegsmarine .

Heinz, le chanceux.

  • Le 9 avril 1940, son cuirassé le "Blücher" est coulé dans le fjord d’Oslo. Beaucoup meurent, il en réchappe.
  • Le 21 juin 1940, le bateau de pêche, reconverti à la défense côtière dans lequel il opère, est coulé. Il échappe à la noyade.
  • Enfin, le 2 septembre 1940, entre le Danemark et la Norvège, une torpille coule le transporteur de troupe dans lequel il se trouve. Grâce à sa condition physique il va nager pour rejoindre la côte, 560 de ses camarades y laisseront leur vie.

Heinz, le Bordelais.

Affecté à Bordeaux en avril 1941 il y est encore en 1944 sous les ordres du capitaine de corvette Kühnemann (Marine -Regiment Kühnemann de la Marine-Brigade Weber, mais dépendant du Leutnant-General Nake, commandant, en 1944, la 159 ème Division d’Infanterie).

Nake prépare le plan de destruction d’une partie de la ville de Bordeaux.

Parmi les sites visés par le projet il y a les quais et ses installations (dix kilomètres de quais entre le cours du Médoc et les abattoirs), les ponts dont le "Pont de Pierre", de nombreux monuments dont la cathédrale, la synagogue, le palais Rohan (hôtel de ville), la préfecture et beaucoup d'autres avec la ville de Blaye qui ne devait pas échapper à la folie destructrice des nazis et qui faisait partie du "chantier".

Les quatre mille systèmes de mise à feu des explosifs, indispensables pour faire sauter les objectifs, avaient été stockés dans un blockhaus, rue Raze, en plein coeur du quartier des Chartrons. Sous-officier mécanicien, Heinz reçoit l'ordre de participer à la mise en place des explosifs nécessaires à ces destructions.

Il sent bien qu’il sera tenu pour responsable de l’exécution de ce projet et il ne veut pas être "le destructeur" du port de Bordeaux et… du reste. De plus, Heinz, très croyant, ne veut pas avoir à se justifier de cet acte devant Dieu. Sa conscience d’homme va donc passer avant discipline et obéissance. Il veut éviter les milliers de morts et de blessés qu'engendreraient les explosions. Il est aussi conscient des risques qu'il va prendre, pouvant être rattrapé par la Gestapo et arrêté pour haute trahison. Il prend cependant des contacts avec certains résistants, en particulier Dupuy, un instituteur.

Le 22 août 1944 : date à marquer d’une pierre blanche

Le 22 août 1944, il reçoit l'ordre de se préparer à faire sauter les installations et bâtiments dont la destruction était prévue. Avec un courage digne d'éloges, il décide de ne pas exécuter l'ordre reçu.

A 11 heures, Heinz Stahlschmidt rend une dernière visite à Dupuy pour savoir s'il a trouvé quelqu'un pour empêcher les explosions du port de Bordeaux. Mais Dupuy, embarrassé, lui annonce qu'il n'y a "ni hommes, ni armes" pour réaliser une telle mission. Heinz décide alors d’être l’homme de la circonstance et Dupuy lui propose de le cacher quand il aura réalisé l’opération. Heinz lui demande seulement le double de la clef du blockhaus de la rue Raze où sont entreposées les mèches et les détonateurs destinés aux destructions.

Ainsi, sans l'aide qu'il était en droit d'attendre, il entreprend, seul, de faire sauter le bâtiment rempli de détonateurs. Cette initiative courageuse va éviter la destruction des édifices qui font aujourd'hui la fierté de la ville de Bordeaux. Il a aussi évité la perte de nombreuses vies humaines que les explosions auraient provoquée.

À 18 heures, il se rend au blockhaus pour libérer les dockers et éloigner les sentinelles qui se trouvent sous son autorité. A 20 heures, il se rend au bunker "A", utilise la clef que lui avait remise Dupuy, mais celle-ci ne fonctionne pas immédiatement. Il réussit enfin à y pénétrer et installe un système pyrotechnique d’amorçage à quatre minutes qu’il allume : il ne lui reste que ces quatre minutes pour fuir.

Il est au Jardin Public lorsqu'il entend la terrible explosion.

La Conscience avant l’Obéissance

Dans sa fuite, il arrive à la Place de Longchamp, la chaîne de son vélo saute ; l'angoisse d'être arrêté le tenaille, pourtant il est encore loin du Bouscat où habite son ami Dupuy. Ses efforts pour acheter un autre vélo à des Français échouent. Il n'a donc pas le choix et c'est à pied qu'il poursuit sa fuite. La chance est avec lui : il arrive enfin sain et sauf.

Après cet acte rebelle, il doit se cacher pour échapper à la fureur de l'armée allemande et de la Gestapo. Il trouve asile, à Bordeaux, auprès de la famille Moga.

Considéré comme traître dans son pays, il ne peut rentrer en Allemagne ! Il n'y retournera qu'en 2001... en touriste.

Deux jours après : 24 août 1944

Lors de la libération de Bordeaux, Adrien Marquet (maire de Bordeaux de 1925 à 1944) initialise les discussions pour l'évacuation de la ville, par la Wehrmacht, sans destructions. Ce maire va participer avec Rougès, un des chefs de la Résistance bordelaise, à la réunion du 24 août 1944, où le lieutenant général Nake donnera son accord. Les bordelais ont appelé ces tractations « Les accords Rougès/Kuhnemann » : ces accords ont été d’autant plus aisés que les Allemands n’ont plus les matériels nécessaires pour réaliser les dites destructions.

Comment Heinz devint Henri...

Heinz Stahlschmidt resta en France, à Bordeaux, où il pouvait espérer un accueil digne de son héroïsme. Ce ne fut pas le cas ! Son acte de courage a été occulté pour ne pas dire oublié. Cet homme qui avait tout perdu épouse Henriette, une française, avec qui il vivra modestement plus d’une soixantaine d’années. En 1947, il prend la nationalité française, son nom est francisé : Henri Salmide et le 1er avril 1947, il intègre le corps des sapeurs-pompiers forestiers.

Par la suite, il occupe le poste de démineur dans l’armée, avant d’être muté le 1er août 1952 au bateau-pompe de la ville. Il aura subi huit ans de mépris et d’ignorance, tout le monde croyant que c'était la résistance qui avait fait sauter le blockhaus !

Le 19 mai 1993, Henri Salmide reçoit enfin les honneurs de la ville de Bordeaux. Le maire de l’époque, Jacques Chaban- Delmas lui remet la Médaille d'argent de la Ville de Bordeaux… après 49 ans d'une vie modeste dans cette ville à la suite de son exploit.

Enfin reconnu !

Nommé par le président de la République française Jacques Chirac le 14 juillet 2000, c'est le 6 décembre 2000 que lui ont été remis les insignes de Chevalier de la Légion d'honneur par Adrien-Claude Tisné, président honoraire de l'Union départementale des associations de combattants, qui parlera « d'ingratitude de la France ». Pour participer à cette cérémonie, Christian Frémont, à l'époque préfet de la Gironde, était spécialement revenu de Paris. Toutefois il faut déplorer l'absence de nombreuses personnalités politiques de Gironde qui avaient pourtant été invitées. Absences très regrettables quand on mesure la reconnaissance qui lui est due.

Henri Salmide réalisera de nombreuses conférences pour raconter la véritable histoire du sauvetage de vies humaines, du port de Bordeaux et de ses monuments principaux. Il aura lutté plus d'un demi-siècle avant que son acte finisse par être reconnu officiellement.

Adieu Monsieur Salmide...

Il s'en est allé le 23 février 2010 et ses obsèques ont été célébrées le 27 février au cimetière protestant de Bordeaux.

Pour notre part, à l'Amicale, nous garderons un souvenir ému de ce personnage hors norme et profiterons de toutes les occasions pour l'évoquer dans notre mémoire collective.

CW

Le blé de la reconnaissance ne pousse qu'en bonne terre


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