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Elèves mécanos à Rochefort en mai 68

Qui, parmi ceux de notre génération a oublié ce mois de mai 68 ? Personne ! Chacun se rappelle où il était, quelles étaient ses activités et les ennuis que ces évènements imprévus ont pu procurer. Tout se désorganisait. Les transports scolaires et autres devenaient inexistants. A Paris, la Sorbonne et Nanterre étaient prises en otage par les étudiants. Un certain Dany le Rouge faisait parler de lui. Le pays commençait à vivre au ralenti. Les barricades fleurissaient autour des Facs et un peu partout. Les pavés avaient des ailes ! Les pompes à essence se vidaient. Certains faisaient des réserves de nourriture au cas où ! Personne ne prenait de décisions pour étouffer dans l’oeuf ce mouvement de révolte. Comme l’a dit le Général de Gaulle un peu plus tard, c’était « la chienlit ».

BER

Jean-Claude et moi, nous nous sommes aperçus que nous étions tous deux élèves mécanos à Rochefort en mai 68 ! Il avait 19 ans et moi, 20 ans. Au début des événements, je suis chez mes parents en permission à La Teste de Buch : le bout du monde ! Mais c’est là aussi que, durant cette "perm", je rencontre celle qui va devenir mon épouse. Ayant terminé mon brevet de mécanicien avion, je suis heureux de pouvoir bientôt rejoindre la 92ème Escadre de Bombardement sur la BA 106 de Mérignac. Il me faut pourtant patienter, car tout est bloqué !

Jean-Claude, futur "Pétaf" (armurier) s’étant fracturé une cheville au cours d’une séance de sport, est, après l’hôpital, parti en convalo dans les Ardennes chez ses parents : retour bloqué là-bas par manque de transports. La gendarmerie locale, qui l'a pris en compte, le conduit quelques jours après à Charleville-Mézières où les permissionnaires sont rassemblés. Un grand périple l’attend…

De mon côté, vu la tournure que prennent les évènements, il faut que je regagne Rochefort au plus tôt : la SNCF est en grève. Seule solution : le stop. Peu de véhicules sur les routes, par pénurie d’essence. Longue journée, très longue pour rejoindre Rochefort par des chemins détournés. Et là, surprise : une ville d’ordinaire vivante, colonisée par les aviateurs et les marins, est vide de vie. Pas un chat dans les rues, terrasses des cafés désertes. Le calme impressionnant qui y règne fait froid dans le dos. Mais aucun problème pour entrer sur la Base : aucun contrôle ! Content d’être enfin arrivé à bon port, mais pas moyen de rassurer ma famille, les PTT aussi sont en grève.

Depuis 2 ou 3 jours, Jean-Claude a attaqué son "voyage". Au départ de Charleville, avant d’embarquer dans des camions pour Mourmelon, on lui conseille d’enlever son insigne d’E.S.O (Élève Sous-Officier) pour passer pour un appelé ! À Mourmelon-le-Grand, il y a foule : environ 2000 permissionnaires. Distribution de bons de couchage et de repas. Au foyer, les choses se gâtent. Des appelés se révoltent et cassent tout. Les motards de la gendarmerie, armés, interviennent et emmènent les casseurs.

Le lendemain, toujours en camion, direction Montlhéry. Des appelés ont pendu des serviettes rouges à l’arrière des véhicules. Sur le parcours, des "piquets de grève" crient : « L’armée avec nous ! ». Du haut de ses 19 ans, Jean-Claude n’en mène pas large... Changement de camion qui le mène à Châtellerault pour une nuit peu confortable. Une bonne douche aurait été la bienvenue, mais que nenni ! Puis, le jour suivant, Poitiers. Là, poulet froid et chips. Dernier changement de camion en direction de la douche à Rochefort !

Moi, j'arrive sur la BA 721. Pas très rassuré en traversant la cour d’honneur déserte. Bizarre ! Pas le moindre mouvement. Partout, des papiers jonchent le sol. Des rouleaux de PQ pendent à certaines fenêtres. Pourquoi ? Que se passe-t-il ? Dans la chambre, grand sentiment de malaise. Ambiance pesante. Calme plat. Les copains pour la plupart sont couchés, abattus. L’un d’entre eux se risque à poser des questions en vrac pour savoir comment ça se passe dehors. Explication : nous sommes consignés dans les chambres jusqu’à nouvel ordre et n'avons plus le droit d’aller au foyer. La raison ? Jean-Claude me la confirme puisqu’il se trouvait au foyer lorsque des appelés le mirent à sac et remplacèrent le drapeau Français par une serpillère au mât de la cour d’honneur. Les "engagés" durent évacuer le foyer qui fut encerclé par des sous-officiers en arme. Le commandant de base" s’occupa personnellement" du meneur, ce qui calma radicalement tout ce petit monde. Mais, le commandant de base furieux, on le comprend, décida la consigne dans les chambres.

Le lendemain matin toute la Base est rassemblée dans la Cour d’Honneur, comme tous les jours bien sûr, mais là, exceptionnellement, le Général Le Blévénec, commandant de base, prend la parole. Dans les rangs, on ne moufte pas. Des haut-parleurs orientés dans les deux sens, Base et ville, diffusent son cinglant discours : message bref mais d’une extrême fermeté. Son intervention ne laisse aucune équivoque. Nous avons intérêt à nous "tenir à carreau". Les sentinelles assurant la protection de la base ont pour consigne de "faire feu" sur toute personne tentant de "faire le mur" dans un sens comme dans l’autre. Etait-ce de l’intox ? Pas sûr ! Après cette intervention musclée, ô combien nécessaire, le "mille pattes" se met en marche en direction des salles de cours. Nous, nous sommes employés à remettre de l’ordre sur la Base. La promotion de Jean-Claude, le "pétaf", armée jusqu’aux dents (d’une MAT 49 et d’un sifflet) précise-t-il, est affectée à garder la soute à munitions. Les jours passent au rythme des corvées et des repas. Aucunes nouvelles de l’extérieur. Pas de courrier, les PTT étant en grève. Côté télé en grève, rien non plus ! Pour garder le moral, nous, qui n’avons plus de cours pour combler les journées, faisons du sport : tous les soirs, après les corvées, je chausse les baskets et vais courir le plus loin possible vers la Charente. C’est la campagne, je me sens libre. Le cinéma, de nouveau ouvert, nous offre quelques films. Le plus dur est de ne pas savoir ce qui se passe à l’extérieur et de ne pas avoir de nouvelles de nos familles.

Début juin, après la grande manifestation populaire en soutien au Général de Gaulle, la situation se débloque subitement. Le calme revenu, mes galons de sergent sur les épaules, je rejoins enfin la 92e Escadre de Bombardement où je vais passer neuf années merveilleuses. Jean-Claude lui, continue son B.E de "pétaf" (il y tient !), mais comme il dit : « Que de souvenirs !».

Jean- Louis Ablancourt et Jean- Claude Chevalier


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