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De l'Empire Romain

Extrait d’un article de Laurent Dandrieu concernant Le livre "La compagnie des ombres" de Michel De Jaeghere, Les Belles Lettres.

L'exemple de l'Empire romain le prouve et un livre le rappelle : la plus solide, la plus rayonnante, la plus fertile des civilisations est susceptible de s'effondrer. La civilisation est un miracle fragile, qui ne doit rien ou presque à la chance, mais tout à la peine, à la lucidité et à la prudence des hommes. À écouter ces voix, deux conditions principales se dégagent qui lui permettent d'échapper au déclin et de repousser le spectre de l'inéluctable décadence. L'une est au sommet, l'autre réside à la base.

« Maitresse de vie » disait Cicéron, l’Histoire nous fait échapper «à la tyrannie du présent» en nous livrant les clés de l'avenir. Nous permettant « d'enrichir nos âmes blessées au milieu des vivants par un fructueux colloque en compagnie des ombres », elle constitue un trésor de sagesse puisée dans les exemples du passé pour nous dire « ce que nous pouvons espérer, ce que nous pouvons craindre ». Elle nous enseigne aussi que nous ne pouvons être nous-mêmes qu'en nous souvenant que nous sommes des « débiteurs insolvables », ayant trouvé dans notre berceau infiniment plus que nous ne pourrons jamais apporter au monde. Et que cet héritage précieux, c'est à nous qu'il appartient de le protéger et de le transmettre.

Pas d'avenir possible sans le sentiment d'une appartenance commune. La première est d'avoir à sa tête une élite qui vive la politique comme un service : le plus bel exemple, dans ce livre, en est sans doute fourni par la figure de Saint-Louis, qui « porta à sa perfection la vertu de force : celle qui ne sépare pas la grandeur, le prestige, de la recherche de la justice ». La seconde est qu'elle ait ancré dans le peuple un fort sentiment d'appartenance le sentiment charnel d'une communauté de destin ancrée dans un inestimable héritage.

« Ce qui a permis, note l’auteur, le miracle de la Marne et les sacrifices invraisemblables des poilus, c'est qu'ils étaient imprégnés de l'idée que chacun d'eux avait contracté, en naissant, une dette à l'égard de ceux qui les avaient précédés et leur avaient transmis le pays comme un patrimoine façonné par les siècles qu'il leur appartenait, à leur tour, de remettre aux générations qui suivraient ».

Une autre leçon est plus particulière, mais elle nous concerne au premier chef. Elle est dressée par Synésios, jeune ambassadeur de Mycène qui se présente devant l'empereur d'Orient. Nous sommes en l'an 399, mais on dirait qu'il s'adresse à nous, quand il le met en garde contre la présence massive, sur le territoire de l'empire, de communautés étrangères : « Ce n'est pas avec des intentions hostiles qu'ils sont venus chez nous, mais bien en suppliants, au cours d'une nouvelle émigration. Et dans la douceur de notre accueil, ils n'eurent pas affaire avec les armes de Rome : nos dispositions furent celles qu'il convient d'adopter à l'égard de suppliants. »

Mais, prévient-il, cette douceur, ils l'ont interprétée comme un signe de faiblesse : « Seul un téméraire ou un songe-creux peut voir parmi nous en armes une jeunesse nombreuse, élevée autrement que la nôtre et régie par ses propres moeurs, sans être saisi de crainte. Nous devons, en effet, ou bien faire un acte de foi dans la sagesse de tous ces gens, ou bien savoir que le rocher de Tantale n'est plus suspendu que par un fil au-dessus de nos têtes. »

La chute de l'Empire romain devait donner un tragique écho à l'avertissement de Synésios. Il n'est pas trop tard pour que nous en tirions les leçons que ses auditeurs ne surent pas entendre.


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